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04.03.2008

Maître du Monde, un dur métier

Président Directeur Général de Multinationale est un métier envié.
Les multinationales sont les nouvelles places fortes du Monde. Sur les 100 plus grandes entités économiques mondiales, les 2/3 sont des entreprises. The Place to be pour qui souhaite décider du sort du Monde.

Mais le PDG "dirige" t-il vraiment ?

Tout Maitre du Monde doit pouvoir décider en fonction de son code moral, selon son bon plaisir. Et le PDG doit pour sa part suivre les tendances des consommateurs, les progrès technologiques de son secteur, les lois nationales ou internationales, les fluctuations boursières, les attentes des banques et plus que tout autre chose sur terre : les avis des actionnaires.
Que peut réellement décider un entrepreneur une fois qu’il a pris tout ça en compte ?

L'article qui suit illustre cette réalité. Au delà du drame humain vécu par le PDG moyen, on voit s'y dessiner les réels leviers des changements d'aujourd'hui et de demain.


La bourse ou la vie
Yves de Kerdrel
Les Echos - avril 2003


« S'il y a bien quelque chose que redoute Jean-Pierre Garnier, le patron de GlaxoSmithKline, ce sont les interventions des investisseurs institutionnels. L'an passé, à la suite de pressions exercées notamment par quelques grands actionnaires comme Legal & General ou AXA, mécontents des performances boursières du géant pharmaceutique, il a dû renoncer à une forte hausse de sa rémunération. C'est dire s'il craint le pire lorsqu'il y a deux semaines, il trouve sur son bureau une lettre provenant de Calpers, le fonds de pension des employés de l'Etat de Californie, qui détient à lui seul 0,7 % du capital de son groupe.

Dans cette missive, il n'est pourtant question ni de son salaire, ni du cours de Bourse de GSK, qui a perdu un quart de sa valeur en l'espace d'un an, ni de sa si généreuse politique de stock-options, mais tout simplement du prix des médicaments antisida. Le plus puissant des fonds de pension américains, qui gère à lui seul près de 130 milliards de dollars d'actifs, s'inquiète du « comportement d'entreprise » de Glaxo dans la lutte contre cette maladie. Il souligne que son attitude face au sida, et notamment son refus d'autoriser certains pays pauvres à développer une version générique de l'AZT pourrait « entacher la réputation du groupe et nuire à la valeur de l'action ». Surtout, il conclut sa lettre en priant les dirigeants de Glaxo de passer en revue toutes les solutions lui permettant « d'offrir les traitements contre le sida au meilleur prix, sans porter préjudice à l'intérêt à long terme de la société, mais en tenant compte à la fois des coûts économiques d'une telle mesure et de ses retombées en termes d'image ».

Soulagé de n'être pris à partie que pour des motifs éthiques et humanitaires, Glaxo se contente dans un premier temps de botter en touche. Il remercie Calpers de n'avoir pas cédé aux pressions de nombreuses associations qui l'enjoignaient de céder ses titres, comme le fonds l'avait fait avec plusieurs groupes sud-africains au moment de la lutte contre l'apartheid. Et il rappelle toutes les initiatives prises dans le domaine du développement durable, tous les dons faits à des oeuvres de charité, et tous les efforts menés par le groupe dans le traitement des maladies qui frappent plus particulièrement les pays en voie de développement.

Mais à peine deux semaines plus tard, GlaxoSmithKline décide brutalement d'aller à Canossa. Le 28 avril, il annonce qu'il va diviser par 2 le prix de ses différents médicaments contre le sida. Ce qui permet de ramener à moins de 1 dollar par jour le prix du Combivir, le traitement combiné recommandé par l'Organisation mondiale pour la santé. Moins d'un an après avoir proposé à quelque 63 pays parmi les plus pauvres et les plus affectés par ces maladies de bénéficier de ses traitements contre le sida et le paludisme à prix coûtant, GSK, arguant de nouveaux gains de productivité, parvient donc à rendre plus accessible encore ses médicaments. Et comme Calpers l'avait laissé présager ce geste est aussitôt salué par les investisseurs, avec une hausse du titre à la City.

Ce cas d'espèce a une très forte valeur symbolique et émotionnelle parce qu'il met en scène d'un côté un groupe pharmaceutique riche et puissant aux allures de « world company », et de l'autre le fonds de pension le plus réputé des Etats-Unis, tout cela autour d'une grande cause mondiale : la lutte contre le sida. Mais il a aussi, et à plus d'un titre, une valeur instructive.
D'abord parce qu'en agissant de la sorte, Calpers montre qu'il y a deux manières très différentes de pratiquer l'investissement socialement responsable. Il y a celle qui consiste à confier des capitaux à des sociétés respectant le maximum de critères éthiques et environnementaux, et ne fabriquant ni armes, ni tabac, ni alcool. C'est l'investissement « bonne conscience ». Celui qui permet de se dire : « Comme la Bourse est un lieu de perdition, je fais au moins en sorte de ne pas y perdre mon âme. » Et puis il y a celle qui consiste à utiliser la force de frappe de ces capitaux pour faire évoluer le comportement des entreprises. Quitte, pour ceux qui en sont les promoteurs, à passer, pendant un certain temps, pour de gentils utopiques ou des soixante-huitards attardés qui défileraient, non plus devant la Sorbonne, mais cette fois devant Wall Street, en criant toujours le même slogan : « Soyons réalistes, demandons l'impossible ! »


Ce qui vient de se passer chez Glaxo est également intéressant parce que pour la première fois un fonds de retraite met davantage l'accent sur le problème de « la réputation » de l'entreprise que sur celui de sa rentabilité. Pour le géant de la pharmacie, il s'agit de savoir s'il n'a pas plus à perdre, en matière de notoriété, à refuser un sacrifice à court terme, qu'à se priver de quelques millions de dollars de marge brute sur des produits, comme l'AZT, qui ont déjà remboursé les efforts financiers consentis pour les mettre au point. Cette problématique, certains groupes l'ont déjà largement intégrée. C'est le cas de ces pétroliers qui n'acheminent leur brut que sur des navires à double coque, préférant acquitter des frais de transport élevés, plutôt que de devoir affronter un jour les dégâts irréparables que produirait une marée noire sur leur nom, leur marque ou leur image.

Enfin, s'il faut prêter attention à la démarche entreprise par Calpers auprès de Jean-Pierre Garnier, le patron de GSK, c'est bien parce que ce fonds a souvent eu un comportement de pionnier. D'abord en imposant des critères stricts de bonne gouvernance, auprès des grands groupes internationaux, ensuite en faisant valoir ses vues en matière de développement durable, enfin en choisissant de n'investir que dans des entreprises des pays émergents qui respectent les normes sociales établies par le Bureau international du travail. Le succès qu'il a rencontré dans ce combat pour l'accès des pays pauvres aux traitements contre le sida pourrait donc inspirer, à l'avenir, d'autres fonds sur d'autres causes tout aussi emblématiques. Surtout si les marchés boursiers continuent d'évoluer dans de basses eaux.

Car c'est bien lorsque leurs cours sont déprimés que les grandes entreprises sont les plus vulnérables et aussi les plus attentives à l'activisme des actionnaires petits ou grands. Il ne faut donc pas céder à la naïveté. Dès que l'heure du rebond aura sonné, sur la plupart des places financières, il sera bien plus difficile à un Calpers ou à tout autre fonds de faire entendre sa voix. Il sera aussi beaucoup moins tentant pour un Glaxo ou tout autre groupe de prêter une oreille attentive à leurs injonctions. Mais ce n'est peut-être pas pour tout de suite...»



Source de "Sur les 100 plus grandes entités économiques mondiales, les 2/3 sont des entreprises" : D. Carreau et P. Julliard, Droit international économique, Dalloz, 2ème éd. 2005, n°14, p. 5.26

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