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26.01.2008
Le vrai pouvoir des ONG
D’après le, quelque peu influent, penseur français Alain Minc, elles seraient aujourd'hui les « nouveaux maîtres du Monde». Greenpeace, Oxfam ou encore Médecins Sans Frontières… les grandes ONG seraient devenues les en quelques années les organismes les plus puissants, les plus écoutés de la mondialisation. Présentes de Rio à Bali en passant par Doha dans tous les grands négociations internationales, ces organisations non gouvernementales en donneraient le la..
La réalité est plus complexe.
En premier lieu, la présence d’organismes non gouvernementaux dans ces négociations n’est pas exactement une nouveauté. En 1919, les négociations du Traité de Versailles accueillaient déjà notamment la Ligue des femmes pour la Paix et le statut d’observateurs des grandes organisations au sein de l’ONU remonte quasiment à la création de celle-ci.
Ensuite et surtout, il ne faut pas confondre présence et influence. Les ONG décident souvent du traitement médiatique des grands dossiers internationaux. Elles sont très loin derrière les Etats et les Entreprises dans l’influence sur les décisions finales.
Quelques exceptions confirment la règle. Parmi celles-ci, l’une des plus marquantes démarre en 1991. Quelques dizaines de personnes ne représentant qu’elles mêmes vont décider d’introduire une nouvelle règle du jeu international. Cette règle va influer profondément la première industrie mondiale, la situation des réfugies et le déroulement des conflits internationaux et guerres civiles.
La nouveauté va être dans leur succès. Le reste est à découvrir ci-dessous.
Au début des années 90, au Laos, au Mozambique, au Cambodge et ailleurs, des médecins doutent….
Voila plusieurs années que répondant à l’appel de réfugiés cambodgiens, ils ont décidé de concentrer leurs actions sur les dégâts causés par les mines antipersonnelles.
Produites en très grandes quantités, elles sont employées généralement pour défendre les sites stratégiques et en temps de guerre pour affaiblir les capacités militaires de l’ennemi en terrorisant les populations, vidant les territoires ou en bloquant les sources d’approvisionnement.
On estime entre 60 et 80 millions le nombre de mines «en activité».
Le groupe de médecins a fondé une association, Handicap International, pour tenter de répondre à ce fléau. Ses membres se battent pour procurer des prothèses aux handicapés. L’association a su mobiliser sur ce thème et ces missions augmentent. Ils se sont également alliés avec d’autres professionnels pour bientôt multiplier les missions de déminage ou de prévention. Ils sont efficaces.
Mais s’ils doutent, c’est simplement parfois que le combat parait sans fin.
Leur doute tient en deux phrases. Chaque année, les opérations de déminage permettent de détruire 100 000 mines. Chaque année, 2 millions de nouvelles mines sont posées.
En 1991 au Cambodge, malgré l’arrêt quasi total du conflit et malgré leur efficacité grandissante, le nombre quotidien de victimes ne cessent d’augmenter : La fin du conflit permet aux civils de circuler de nouveau.
Mines à effet de souffle, mines à fragmentation, bondissantes ou directionnelles…ces mines sont de plusieurs types mais partagent une caractéristique, elles ne choisissent pas leurs victimes.
Bien sûr leur combat n’est pas inutile. Bien sûr chaque prothèse change une vie. Mais n’y il aurait t’il pas une façon d’être plus efficace ?
Aussi utile que soit leur combat, celui-ci ne finit-il pas par banaliser le problème ? «Nous avons compris que plus nous appareillions d’handicapés, plus nous perdions du terrain sur la cause de ces mutilations : la proliférations des mines antipersonnelles. Plus notre action est reconnue, plus nous acceptons la banalisation de l’inacceptable » résume le docteur Richardier, co-directeur d’Handicap International.
On peut facilement imaginer leur désarroi et leurs discussions devant un tel paradoxe : Que faire de neuf concrètement ? On soigne, on démine, on éduque sur les risques. Quoi d’autre ? Empêcher les personnes de circuler dans les zones à risques ? Quand les zones à risques sont précisément au cœur des zones d’habitations? Déplacer les populations ? Pour les amener où ?
Empêcher la fabrication des mines ?...
Les fabricants n’accepteront jamais mais... si on leur impose. Qui peut leur imposer ? Nous, non… les Etats !
En octobre 1992, à New York, les ONG Human Right Watch (Etats-Unis), Medico International (Allemagne), Physicians for Human Rights (Etats-Unis), Mines Advisory Group (Angleterre), Handicap International (France et Belgique) et Vietnam Veterans of American Foundation (Etats-Unis) lancent la première campagne pour l’interdiction des mines.
La stratégie choisie est de multiplier dés le départ les moyens de pression, tous ces vecteurs susceptibles d’influer sur la situation.
- C’est un rapport «La guerre des lâches» diffusé auprès des parlementaires français belges et européens.
- Ce sont des pétitions en Australie, aux Etats-Unis, en France, en Allemagne.
- Ce sont des rencontres dans les couloirs des gouvernements et des institutions internationales.
En octobre 1992, un moratoire est décidé par le gouvernement américain sur les exportations de mines.
En décembre 1992, le parlement européen vote une résolution demandant aux Etats membres de décréter un moratoire de 5 ans sur les exportations.
Premières et rapides victoires. Mais le premier objectif reste une révision de la convention de 1980. Seul moyen d’arriver à terme à une interdiction internationale de la fabrication des mines.
Le 11 février 1993, la France demande officiellement la révision de la convention de 1980.
La première brèche est ouverte ! Juste une brèche pour l’instant. Les opposants à une nouvelle convention ne vont pas manquer et les prochains combats s’annoncent costauds.
Autant être accompagnés ! Les six ONG à l’origine de l’appel d’octobre 1992 organisent en mai 1993 la première conférence internationale sur le sujet. C’est plus de quarante associations qui vont répondre à l’appel. Associations travaillant sur l’environnement, sur la santé, sur la nutrition, sur les droits de l’Homme….elles vont unir leurs efforts dans un même objectif.
- En France, c’est 120 000 personnes qui vont demander l’interdiction de la fabrication des mines.
- En Suisse, c’est le gouvernement qui organise une série de conférences sur la protection des victimes de guerre.
- Et en Suède, c’est…un fabricant qui arrête sa production. Le groupe industriel Bofors annonce l’arrêt de la fabrication de mines antipersonnelles.
Belles avancées, mais les coordinateurs de la campagne restent concentrés sur leur objectif, le seul susceptible de changer véritablement la donne : Une convention contraignante.
Et de ce coté-ci, les nouvelles sont moins encourageantes.
Composé de militaires et de diplomates, le groupe d’experts chargé par les gouvernements de préparer la révision de la convention de 1980 va se réunir tous les trois mois.
Et les premières informations issues de ces réunions de travail (interdites aux ONG) n’encouragent pas vraiment à l’optimisme. Les représentants des Etats ont du se tromper de débat : L’interdiction de la fabrication des mines est remplacée au fil des discussions par toute la gamme disponible des demi-décisions.
Ici, c’est un nouveau type de mine qui est proposé : des mines «intelligentes» . Le fabricant est modeste. Elles sont miraculeuses : Les mines en question ont pour particularité de ne durer que quelques années. Avec un peu de chance, la plupart ne fonctionneront plus à la fin du conflit…
Là, c’est le fait de n’accepter dorénavant qu’une utilisation «raisonnable» des mines. C’est le terme employé officiellement dans les débats et des fonctionnaires internationaux ont vraiment consacré plusieurs journées à chercher à définir ce que voulait bien pouvoir dire une utilisation «raisonnable» de mines antipersonnelles.
Etrangement, personne n’ose proposer que les mines explosent dorénavant en envoyant un mot d’excuse au mutilé et à sa famille.
Pourtant du coté de la mobilisation, les succès d’enchaînent sur tous les fronts. A la fin de l’année 1993, des salariés italiens de la Valsa Meccanotechnica, l’un des fabricants les plus importants du monde, vont demander l’arrêt de cette production à leur employeur. En avril 1994, c’est l’Espagne, l’Afrique du Sud, la Grèce, la Slovaquie, l’Argentine, la Suède, la Suisse, l’Allemagne, Israël et la République Tchèque qui s’interdisent ou limitent leurs exportations. En mai, c’est 110 ONG qui vont participer à la seconde conférence internationale. En septembre, Boutros Boutros-Ghali, le secrétaire général de l’ONU, qui va appeler à une interdiction totale.
Mais quelle sera la durée de ces avancées si l’interdiction n’est pas gravée dans le marbre d’une loi ?
Heureux de chacune de ces petites victoires surtout par l’influence qu’elles peuvent avoir sur celle-ci, les coordinateurs de la campagne attendent avec impatience la conférence de révision de la convention de 1980, conférence programmée à Vienne en septembre 1995.
Ils l’attendent et la préparent. Le 26 septembre, jour de l’ouverture de la conférence, un champ de mines factices est installé à la sortie de la salle de négociations, une exposition photo l’accompagne. Durant toute la durée de la conférence, les ONG publient un point de situation commentant les positions de chaque Etat. Et elles sont prêtes à parcourir les couloirs pour convaincre chacun des délégués représentants les 89 Etats participants à faire de cette conférence un temps historique.
Le 13 octobre 1995, le Président de la conférence, le Suédois Johan Molander décide de suspendre les travaux face à l’impossibilité de parvenir à un accord même minimal.
Il existe des phrases qui soulagent. Des phrases qu’il faut se répéter en certaines occasions pour ne pas baisser les bras.
Laquelle de ces phrases se sont répété les acteurs de la campagne ? Nul ne le sait mais personne n’a baissé les bras. Et les coordinateurs sont passés à la meilleure méthode connue après un coup dur : l’examen du bon coté de la situation.
Et un point positif, il y en avait un. Mieux valait un report de la décision qu’une convention minimale. Et celle-ci avait été évitée de peu.
Les mines «intelligentes» avaient fait leur grand retour. Les fabricants garantissant même qu’elles pouvaient s’autodétruire dans 50 à 95 % des cas. Le concept de l’intelligence de la mine voisinant celui de la légitimité des moyens de défense respectant les lois de la guerre (défendu par le gouvernement anglais), ou celui de la restriction irraisonnable que représenterait une convention contraignante (gouvernement bulgare).
Conscients que chaque jour comptait (durant les trois semaines de la conférence, les mines avaient fait 1 600 victimes supplémentaires avec pour le seul Cambodge 207 blessés et 36 tués. 577 000 nouvelles mines ayant été construites dans la même période), les acteurs décidèrent néanmoins d’attendre la réouverture des discussions prévues le 22 avril 1996 à Genève.
Le 3 mai 1996, les participants de la conférence de Genève annoncèrent qu’un accord avait été trouvé.
L’accord commençait par souligner le caractère «respectueux des règles humanitaires» des mines «intelligentes».
Le nouvel arsenal juridique demandait aux Etats d’utiliser les mines uniquement si leur emploi…. était nécessaire.
L’accord encourageait, invitait, conseillait…l’accord n’interdisait rien.
Le pire scénario est arrivé.
Mais une personne ne baissa pas les bras. Et elle introduisit une nouvelle façon de voir le problème.
Et si l’ennemi était le temps ? Le temps qui permet de repousser les discussions, le temps qui permet de…temporiser. On peut le vaincre cet ennemi là ? Bien sûr qu’on va continuer mais imaginons qu’on réussisse à provoquer une nouvelle conférence, qu’est ce qui nous garantit que de report en report, le moment ou chaque pays soit d’accord sur une interdiction ne vienne tout bonnement jamais ?
Cette analyse fut exactement celle de Llyod Axworthy, Ministre des Affaires Etrangères canadiens : «Je suis convaincu de la possibilité réelle à une date fixe –plutôt qu’un espoir d’accord lointain – redoublera l’impulsion sans précédent qui nous anime aujourd’hui et aidera les pays à prendre les décisions qui les amèneront à venir élargir notre groupe».
«A une date fixe» ! Ces simples mots changèrent la donne. Quand ils furent prononcés le 3 mai 1996 par Llyod Axworthys, ils ne représentaient qu’un pari. Mais un pari préparé secrètement par une série de rencontres diplomatiques. Et surtout un pari «à date fixe». 14 mois, c’est le temps que se donnaient – au mépris de toutes les règles diplomatiques de prudence – les pays ayant participé aux réunions de préparation pour arriver à un accord d’interdiction.
14 mois pour une interdiction totale. Car le traité qui va alors être préparé est sans commune mesure avec la déclaration de bonne intention signée à Genève. Rédigé par les pays les plus opposés, il intègre un engagement total, applicable partout et en toutes circonstances. Impossible pour un pays de signer une version personnalisée. Le texte intègre l’interdiction, la destruction des mines déjà posées mais également celle des mines stockées ou encore la coopération internationale en matière de déminage.
Les ONG redoublent d’efforts pour que ce texte soit signé par le plus grand nombre de pays. En septembre, 87 pays discutent autour du texte. Certains sont partisans d’une signature sans conditions, d’autres tentent de négocier des exceptions. En octobre, les Etats-Unis quittent les discussions. Mais ils sont remplacés par plusieurs dizaines de nouveaux pays favorables à un accord dur.
Le 3 décembre 1997 à Ottawa, 122 Etats signent le traité d’interdiction des mines.
Sources :
Supports de communication de Handicap International
Un excellent supplément de Libération : «Pour une terre sans mines»
15:25 Publié dans Vrais changements | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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