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06.01.2008

La première fois que le loup s'est introduit dans la bergerie

Le développement durable, c'est l'histoire de changements qui vont peut-être arriver.

Dans la (grande) famille des initiatives, le commerce équitable est sans doute la plus directement impactante. Or, à ce jour, les circuits équitables n’ont amélioré la vie que d’un peu plus d’un million de familles de petits producteurs du Sud. Chiffre impressionnant dans l’absolu mais beaucoup moins par rapport aux centaines de millions de personnes dont la vie dépend des cours des:matières premières agricoles.

Ce décalage est logique.

Concrètement, pour un décideur d’entreprise, les notions de qualité sociale et environnementale de production étaient quasi inexistantes en tant que demande des consommateurs et des investisseurs il y a dix ans.
Plusieurs étapes étaient alors nécessaires afin qu’elles puissent devenir une réalité dans la pratique : motiver consommateurs, investisseurs et législateurs ; aller chercher les informations sur les conditions actuelles de production ; réaliser l’amélioration de celles-ci et enfin, de façon transversale, s’entendre sur ce qu’on entendait par un bon produit ou une bonne entreprise.

Les principales victoires du développement durable ont été autour de la première de ces étapes, la sensibilisation des seuls acteurs susceptibles d’amener un chef d’entreprise à changer ses pratiques.
Et il reste un long chemin avant que ne soit franchies les autres…

L’histoire qui suit permet de se rappeler qu’il y a encore quelques années le fait même de préférer un produit parce qu’il ne mettait pas en danger l’écosystème ou pour la qualité de vie de ceux qui l’ont produit était interdite au premier acheteur français.


Nous sommes en 1999. L’association Max Havelaar France connait ses premiers succès. Timides succès. Si les ventes de café labellisé ont doublé chaque année depuis 1997, les prévisions pour cette année 1999 ne sont que de 270 tonnes soit 0,1 % du marché français du café.

La notoriété de l’association reste encore faible. Si de premiers articles sont parus dans des médias nationaux (le Canard Enchaîné, Le Point), le plus gros de la revue de presse est constitué d’une presse militante (Politis, Alternatives économiques, Le Monde diplomatique). En bref, quelques centaines de milliers de personnes ont alors entendu parler de l’existence d’un café équitable.

C’est à cette période que l’association va découvrir un dispositif législatif susceptible de bloquer une partie de son développement : Le code des marchés publics.

Max Havelaar France cherche alors à convaincre les gérants de restaurants universitaires de proposer du café équitable aux étudiants.
Grâce aux soutien d’associations étudiantes, de nombreux CROUS (organismes régionaux gérant les restaurants universitaires) vont rapidement accepter et développer ainsi sensiblement les ventes et la sensibilisation en milieu étudiant.

Le blocage va venir des restaurants universitaires de l’Ile de France. Ces derniers achètent ensemble le café diffusé dans les universités franciliennes. Le volume est tel qu'ils doivent dans leurs achats respecter une procédure législative : Le code des marchés publics.

Ce code existe en France depuis des décennies. Son fonctionnement est simple. Pour éviter toute corruption, les acheteurs publics (Villes, Administrations, Conseils régionaux ou encore…restaurants universitaires) doivent pouvoir justifier pour tout achat important des raisons précises pour lesquels un produit a été préféré à un autre (Cette transparence ayant pour avantage de rendre difficile de préférer un produit…pour une enveloppe transmise sous une table par le fournisseur).

Les raisons pour lesquelles un produit pouvait être préféré à un autre étaient alors répertoriées précisément dans le texte de loi : Le prix, la qualité du produit et la qualité de livraison. Mais très logiquement, la qualité sociale du produit n’était pas répertoriée comme raison de préférer une offre : Dans les années 70, lors de la rédaction du code, aucun produit se distinguant par une meilleure rémunération pour ceux l’ayant fabriqué n’existait en nombre suffisant !

Le résultat était que les restaurants universitaires d’Ile de France n’avaient tout simplement pas le droit d’acheter un produit équitable : Le fait de préférer un produit pour sa qualité sociale ou environnementale était alors illégal.

L’équipe de l’association était confrontée à ce problème pour la première fois mais il était évident que celle-ci risquait d’empêcher tout achat important par toute administration ou collectivité.

En bref, la situation de départ était la suivante : le Ministre de l’Economie et des Finances était la seule personne susceptible de décider d’un changement du code des marchés publics.
L’association Max Havelaar France devait par conséquent convaincre celui-ci (Dominique Strauss Kahn puis Laurent Fabius sur la période de l’action) de changer le code.

Un seul véritable problème se posait alors : Une association de la taille (très petite) et de la notoriété (très réduite) qu’avait alors MHF pouvait difficilement compter sur le fait d’attirer l’attention du Ministre.
Un Ministre aussi important que celui de l’Economie a une tendance assez compréhensible à écouter plutôt les demandes de ses collègues, des dirigeants de grandes entreprises ou encore de Députés.

Les Députés….tiens… mais…peut-être que si le Ministre était une cible difficile, les Députés étaient t’ils plus accessibles ?

Les possibilités de convaincre ceux-ci de porter une demande auprès de Bercy furent donc examinées par Max Havelaar et une autre association « le collectif de l’éthique sur l’étiquette » (CESE).

Cette dernière association visait les mêmes objectifs de long terme que MHF (rendre le commerce international plus juste) mais avec une stratégie différente basée sur des campagnes de protestation de consommateurs. Cette association partageait par conséquent la volonté de MHF de modifier la loi française pour permettre le développement de bonnes pratiques.

Il était probable que les Députés français seraient peu sensibles à une demande venant directement de MHF et du collectif.
Par contre toute demande venant des associations locales qui un peu partout en France faisaient la promotion du commerce équitable risquait de les intéresser beaucoup plus : Tout Député accorde la plus grande importance aux demandes des associations…de sa circonscription.

Des groupes locaux des deux associations parfois constitués de trois ou quatre personnes se mobilisèrent en écrivant des lettres à leurs députés pour leur demander de relayer la demande de modification du code auprès du Ministre…

Les décisions politiques sont beaucoup plus souvent prises en fonction de celui qui la porte que du contenu de celle-ci. Dans ce cas précis, MHF et le collectif s’étaient adressés à des groupes locaux de soutien. Ceux –ci avaient l’oreille de chacun de leurs députés. Ces derniers ayant «celle» du Ministre.


La boucle était bouclée et le 20 mars 2001, Laurent Fabius, Ministre de l’Economie et des Finances, annonçait que le nouveau code des marchés publics intégrait la possibilité de préférer un produit pour sa qualité sociale « sous les applaudissements d’une centaine de Députés de l’ensemble de l’assemblée »




Sources :
Les données sur l’impact du commerce équitable sont issus de l’association Max Havelaar France. www.maxhavelaarfrance.org
La déclaration du 20 mars 2001 de Laurent Fabius est disponible sur le site de l’assemblée nationale. www.assemblee-nationale.fr

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